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Marier cinéma et réalité virtuelle, une simple question de perception

Crédit photo: Teddy Kelley

Je prends mon chapeau dans les mains et j’essuie la sueur de mon front avec un mouchoir déjà très humide. La respiration qui s’échappe de mes narines est presque aussi subtile que le bruit des pales de son drone encore en mouvement et je le regarde directement dans les yeux, l’air usé par l’absurdité de la conversation: «Non. Faut que t’oublies. C’est du 360. On filme tout.»

– Ouin mais je ne peux pas faire ça, ça me prend un sujet.

– Y’a trois sujets dans la scène.

– Donc je cadre quoi?

– Tu ne cadres pas.

– Ça ne fait AUCUN SENS ce que tu dis!

– Pas aucun, tous les sens, c’est de la réalité virtuelle.

– Appelle ça comme tu veux, mais ce n’est pas du cinéma certain!

– Pourtant, y’a 6 caméras GoPro de riguées sur ta machine, puis après avoir stitché les images je vais monter le film dans Premiere.

– C’est toi qui payes! Ça aura l’air de ce que ça aura l’air. Moi je ne mets pas mon nom là-dessus.

Il relance son appareil dans les airs et l’équipe court se cacher à la régie mobile qu’on a installée dans une petite crevasse sur le bord de la rivière: «Ça tourne, ça tourne, silence s’il-vous-plaît». La régisseuse plateau n’a «jamais vu des conditions de tournage comme celles-là». La phrase semble si enregistrée que je peux presque deviner le comédien qui en fait le doublage. On doit cacher un maximum de l’équipe et de l’équipement, pour des raisons de budget. Le drone revient vers nous aussitôt que toute l’équipe est prête. Encore un arrêt, il doit changer les batteries. Il en profite pour redemander des précisions, ça fait trois jours qu’il demande des précisions.

Cette fois, je ne prends même pas le temps d’essuyer l’eau qui me coule sur le visage et je parle en projetant des postillons de sueur. Je réussis à garder un semi calme avec le ton d’un François Charron mystifié par une nouvelle application de réalité augmentée que je ne nommerai pas : «Comme tu sais la caméra est fixe, tu dois voir les mouvements de ton drone comme une caméra au JE. Tu n’as pas à positionner ton appareil, t’as juste à vivre le mouvement, de façon intuitive. C’est plus simple que ce que tu fais d’habitude en fait. Je veux que tu te concentres sur le pilotage, sur le geste, sur le voyage et non sur l’image en tant que telle. À la limite, fait comme si y’avait pas de caméra et que tu voulais juste me montrer comment t’es bon avec ta machine. Il faut que tu voles le plus près possible de la surface de l’eau et que tu remontes en douceur pour passer par dessus la passerelle, comme Peter Pan genre! Mais doucement pour ne pas donner de motion sickness aux participants.

– Ouin ok, là ça commence à être clair, mais qu’est-ce que tu veux voir dans ton casque?

– Tout, tout ce que tu vois autour de toi.

– Ce n’est pas de même que ça marche. Tu ne peux pas réinventer 100 ans de cinéma!

– C’est pourtant ça qu’on fait avec toi, ici, en ce moment (à 5000$/jour d’ailleurs).»

Il finit par faire la shot mais est certain que ça va être affreux ou vraiment pas impressionnant. Il me demande si j’ai déjà vu des vidéos GoPro sur Youtube. Je réponds juste pas. Il me dit : «Ça va être bien trop mononcle ton affaire, le monde est rendu ailleurs. Ils sont habitués à voir du downhill en vélo de montagne à 100 km/h. Ce n’est pas tes petits mouvements de haut en bas qui vont les impressionner ou leur donner du motion sickness comme tu dis (en sonnant comme tout bon montréalais qui s’obstine à dire VR au lieu de réalité-virtuelle).

– Quand tu regardes une ride de GoPro sur ton ordinateur (peu importe laquelle) t’as une référence physique sur laquelle tu peux t’appuyer : ton bureau, le contour de ton écran, le plancher, les murs, etc. Dans une expérience de réalité virtuelle, tu perds le contact avec ces éléments physiques et tes seules références deviennent celles présentes dans l’image projetée dans le casque. Si l’ensemble de ton environnement brasse comme une baise sur la sécheuse, c’est autre chose.»

Il se met à rire, visiblement touché par l’exemple, ça détend l’atmosphère, il réplique :
«Ok c’est comme le mal de mer que tu poignes à IMAX dans le fond.

– Drette ça.

– Man, c’est des rails et des poulies que ça te prend, comme au cinéma !

– T’as peut-être raison… moi j’avais dans l’idée d’essayer de voir l’histoire d’en haut.»

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Ce qui est difficile dans le mariage des apprentissages du 360 avec les métiers du cinéma, c’est que l’essentiel de la recherche de ces vingt dernières années a tourné autour de l’amélioration de la qualité de l’image et dans la recherche de cadrages contemporains réfléchis pour leurs sujets. La preuve est faite (avec Le Revenant encore cette année) qu’on ne cessera jamais de réinventer la façon de bouger cette caméra et d’exploiter le cadre de nouvelles manières. L’industrie a d’ailleurs crié au génie en voyant Dolan élargir un cadre carré au milieu de son Mommy ; un soudain sentiment de liberté qui a permis aux spectateurs de toucher l’émotion du personnage. Moi aussi, j’ai adoré.

Il est clair qu’on ne peut faire de la réalité virtuelle que pour utiliser le casque en plaçant l’action directement devant le spectateur. Ça rendrait le choix de diffusion en 360 accessoire, un décor pour le spectateur si vous voulez. Pour être pertinent, le projet doit s’inscrire dans une logique immersive et l’histoire doit justifier l’utilisation du dispositif ; des sujets explorés au Centre Phi dans le cadre de The New Storytellers, entre autres.

Jusqu’à maintenant ces discussions, articulées autour des nouvelles façons de raconter les histoires grâce à la réalité virtuelle, ont essentiellement porté sur l’intuition du participant. Bien qu’en art immersif, il nous faut considérer le participant comme pièce essentielle de l’expérience, je crois qu’il y a un langage à identifier afin de pousser l’adéquation technocinéma au prochain niveau. L’arrivée des casques est en fait une façon démocratique de diffuser du cinéma 360, en opposition aux dômes géants du Planétarium ou de la Société des arts technologiques. Ils sont également une occasion d’amener le cinéma là où se trouve le jeu vidéo depuis plusieurs années, c’est-à-dire dans un monde ouvert (open world) où tout peut arriver. L’histoire en cinéma 360 ne se crée donc plus de façon linéaire comme dans l’écriture, mais bien en plan, comme le ferait l’architecte. C’est d’ailleurs ce que j’aborderai dans le prochain billet : l’écriture d’un scénario/storyboard en plan.

Il est vrai que nous ne réinventerons pas 100 ans de cinéma. L’image, la lumière, la direction d’acteur, le montage, la postproduction ou autres sont toujours les mêmes en 360, mais il faut faire sauter les barrières d’une perception encadrée dans un écran, car celui-ci vient de changer de façon radicale. L’opportunité qui se présente aux créateurs de notre génération est exceptionnelle, celle de l’arrivée d’un nouveau médium, de l’enfant légitime du cinéma comme ce dernier a été celui de la photographie. Un nouveau médium pour des créateurs plus que jamais décloisonnés, à l’image d’une quête de sensation toujours plus immersive, plus vraie, plus tangible.

9. JAIVU_INSTALLATION_09_STANDARD

 

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