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Histoires, technologie et humanité

Crédit photo : Mohammed Anzil

Tout est allé si vite. Langage, écriture, imprimerie, acétate de cellulose… et enfin le numérique. Réalité virtuelle. Vertige. Une fulgurante évolution technologique et pourtant nous, homo sapiens, n’avons évolué que très peu ou pas du tout, depuis les deux cent mille dernières années. Un téléphone intelligent n’y changera rien. Évolutivement parlant, nous sommes encore de simples mammifères sociaux, ayant accédé à la station debout pour mieux survivre dans la savane; ayant développé des appendices préhensiles et un néocortex, utiles pour fabriquer des outils et se raconter des histoires. Dispositifs nécessaires et suffisants pour exercer notre emprise sur la nature et sur le monde. Seulement, la technologie et la mise en récit (le storytelling) ont atteint un tel degré de raffinement qu’il devient parfois difficile de départager ce qui sert l’humanité de ce qui l’asservit.

Histoires

La magie opérait déjà au bord du feu, dans la grotte. Notre cerveau aime se laisser ensorceler par les histoires[1]. Elles déclenchent, en douce, une hormone étroitement liée à l’empathie et aux interactions sociales. Ocytocine. Sa sécrétion induit un sentiment de confiance envers l’étranger, nous pousse à aller vers l’autre, à marcher dans ses souliers. C’est ainsi qu’on arrive à s’émouvoir pour Harry Potter, entre deux bouchées de popcorn. Un sortilège abondamment utilisé en publicité, où l’empathie ressentie pour une histoire se transforme en empathie pour une marque, un produit. Une alchimie aussi utilisée en politique, transmutant les sentiments en votes. Que ce soit pour se divertir ou pour exercer son pouvoir, le citoyen-consommateur se réjouit, il peut maintenant accéder à la marchandise de son choix sur de multiples plateformes, dans une instantanéité historique. Sans crier gare, s’est organisé autour de lui un modèle économique dont la monnaie d’échange est l’attention. Dans ce nouvel écosystème, le sommeil devient une entrave à la profitabilité massive : quand on dort, on ne clique pas![2]

Technologie

Chaque année, à l’automne, c’est la saison de l’obsolescence programmée. Les feuilles tombent et le nouvel iPhone est dévoilé. L’histoire est simple, mais d’une efficacité implacable. Désir. Un mécanisme qui fait la pluie et le beau temps de l’humanité. En principe, il s’agit de récompenser les comportements favorables à la survie, par un afflux de dopamine au cerveau. Plaisir, satisfaction, devoir accompli. À l’ère du numérique, la quantité de stimuli auxquels nous devons – et voulons – répondre est décuplée. Une spirale sans fin, qui renforce sans cesse des comportements d’une utilité discutable – et les circuits neuronaux qui les supportent. Toutes les notifications et les messages que l’on vérifie compulsivement plusieurs fois par jour, en sont des exemples parfaits. On parle désormais de dépendance numérique. Dans la nature, la quête de partenaires favorise la survie de l’espèce. Avec le VHS, le routeur sans fil ou le casque virtuel, le simulacre de la pornographie (ou dans une version plus soft, le star système) laisse croire à une véritable transmission du patrimoine génétique[3]. Sans cesse, le cerveau est berné… et il en redemande!

Humanité

En principe, la technologie devrait améliorer les conditions de vie de l’humanité. À travers ses histoires, Isaac Asimov défendait la science et la technologie, les présentant comme des alliées incontournables de l’humanité. Pour synthétiser son œuvre, il faut s’attarder quelques instants à son célèbre énoncé sur la robotique, revisité ici en remplaçant le terme «Robot» par «Technologie».

  1. Une technologie ne peut nuire à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger;
  1. Une technologie doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi;
  1. Une technologie doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ni la deuxième loi.

À cela s’ajoute une éventuelle loi zéro, qui a préséance sur toutes les autres :

  1. Une technologie ne peut pas porter atteinte à l’humanité, ni, par son inaction, permettre que l’humanité soit exposée au danger »…

Bien sûr, on peut légitimement craindre le jour où l’intelligence artificielle se rebellera contre l’humanité. Ou encore le jour où la réalité virtuelle sera dans tous les salons, tous les cafés, tous les autobus, sonnant la fin des interactions humaines réelles[4]. Mais d’ici là, on peut aussi garder une bonne dose d’optimisme et croire qu’il est possible d’utiliser la technologie à bon escient.

Là-dessus,

«Siri: envoie ce texte.» [5]

 

[1] Why your brain loves good storytelling. Harvard Business review, oct. 28, 2014.

[2] La dictature de l’insomnie. Le Devoir, 19 septembre 2016.

[3] Brain scans of porn addicts: what’s wrong with this picture? The Guardian, 26 septembre 2013.

[4]Bientôt paraîtra l’adaptation cinématographique par Steven Spielberg du roman Ready Player one, d’Ernest Cline. Une fascinante incursion dans un futur dystopique où la réalité virtuelle est devenue une échappatoire au monde réel.

[5] «Parfait. Je contacte votre mère.»

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Serge Bordeleau présentera Abitibi360, un projet de réalité virtuelle explorant les liens identitaires et culturels avec le territoire abitibien, dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois, du 23 février au 4 mars 2017. Une production Nadagam films.

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