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Données et création: impact et détournements

Sandra Rodriguez, réalisatrice et documentariste (Do not track), chercheuse, conférencière et consultante – Massachussetts Institute of Technology (MIT),  Université de Montréal-  est aussi humble que brillante. Récipiendaire d’une aide financière du Lab culturel, elle nous parle de l’évolution de son projet: parti d’un projet de création, il a débouché sur de la recherche, dont elle fait profiter le Lab. Sandra nous parle ici de l’impact des données sur la création, mais dégage aussi les grandes lignes de l’utilisation sociale et humanitaire des données, en termes aussi clairs qu’éloquents. 

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«En 2015, raconte Sandra, je commençais une nouvelle collaboration avec le MIT. En plus de ma thèse sur l’engagement sur les médias sociaux, j’avais commencé un projet de documentaire, et je me suis demandé si je pouvais faire le lien.

De là est né HelloPublics/ReWriting publics sur les techniques de traque/tracking utilisées à la base par le marketing: clics, temps passé, niveau d’attention, indices biométriques*. Je voulais me pencher sur l’influence qu’elles pouvaient avoir sur la création, parce que les créateurs du numérique doivent de plus en plus utiliser des techniques inspirées du marketing  pour produire ; je cherchais à savoir: d’où leur venait la pression de tout mesurer? La réponse était claire: du financement; de plus en plus, les subventions leur sont accordées selon les chances d’avoir un public.

Ça en inspire certains, d’autres les dénoncent, d’autres les utilisent pour mieux savoir à qui s’adresser, ou encore les détournent pour en faire des oeuvres qui changent selon la biométrie de la personne qui les regarde, comme dans l’exemple de l’oeuvre de Heidi Boisvert. »

Que sait-on sur notre public?

«Les créateurs doivent de plus en plus justifier que leur projet a un impact par des statistiques, ce qui était paradoxal par rapport à ce que je voulais dénoncer dans mon documentaire!

Puisqu’on peut mesurer, faisons-le, mais du côté des artistes, la réflexion commence: que faisons-nous avec ça? Va-t-on produire uniquement en fonction de ce qui va marcher? Comment définit-on l’impact? Est-ce qu’on doit en tenir compte, ou au contraire, lui tourner le dos? Que doit-on  mesurer:   le qualitatif, ou autre chose? Doit-on/peut-on le détourner?

Si les outils qui permettent de créer ces œuvres sont, en plus, ceux qui facilitent la mesure de nos réactions, ne devrait-on pas s’y fier pour décoder ce qui fonctionne le mieux auprès du public? Peut-on identifier les facteurs qui garantiront le succès ou l’impact d’une œuvre? Et si c’est le cas, peut-on préprogrammer l’intérêt et l’engagement du public?

D’où un nouveau métier, très présent dans le milieu du cinéma notamment: le Producteur d’impact (Impact Producer), qui planifie une stratégie d’impact. Ce métier ressemble à ceux du marketing, mais dans une perspective d’impact social: changer un comportement, en favoriser un autre. Les créateurs ou scientifiques évaluent différentes métriques biométriques pendant une oeuvre soit pour comprendre l’impact d’une oeuvre d’art soit pour la produire,  en évaluant les biais du public pour transformer les résultats de l’oeuvre.

«Un enjeu souvent laissé de côté, et qui est primordial pour innover: et si les données compilées pouvaient alimenter la création ?»

Cela m’a amenée à l’interrogation suivante: comment croiser recherche et création, en faisant une recherche sur l’impact d’une oeuvre, pour ensuite utiliser ces données dans une installation où on mesure la réaction du public – en quelque sorte, l’installation elle-même  observe son public.

L’obligation de mesurer, prise comme une restriction, peut inquiéter par son potentiel de musellement artistique. Elle peut aussi, prise à contre-courant, constituer une forme de détournement créatif. Un exemple: The Enemy, de Karim Ben Khelifa. Ce projet en réalité virtuelle collective, puisqu’il peut accueillir jusqu’à 20 personnes en même temps, permet, grâce à la technologie, de voir les autres participants comme des avatars. On entre dans une salle, comme une galerie, un espace vide. Deux photos se font face, par exemple un soldat israélien et un palestinien.  Nous, spectateurs/acteurs, arrivons dans le décor sous forme d’avatar et selon le personnage que nous regardons, à qui nous accordons notre attention, c’est son ennemi qui entre. Cette installation, au croisement du jeu et de l’outil sociologique, utilise la biométrique pour jouer avec nos propres biais et les démonter. L’usager est conscient dès le départ que ses réactions sont étudiées, et c’est le personnage qu’il a le moins écouté qui lui parle en dernier et lui renvoie ses propres biais.

Une autre installation, celle de Heidi Boisvert, à New York, changeait de couleurs, formes, lumières en fonction des indications biométriques des visiteurs. Résultat: d’une certaine façon, chaque visiteur assistait à sa propre version de l’oeuvre.»

“Today, we can track all kinds of data from the body. But the body is NOT only data. It’s vibration. It’s physical. It’s about resonance and shared human experience.” Marco Donnarumma and Heidi Boisvert, Co-founders, XTH

L’impact social des données

«Cette connectivité « utile » ne s’arrêtera pas là: on peut aller beaucoup plus loin et déborder largement du cadre de la création et de son impact. Par exemple, UN Data, centre d’analyse des données lié à l’ONU, essaie actuellement de les modéliser les pour comprendre les grands enjeux: crises humanitaires, situations d’urgence. Un exemple: en observant la montée des prix des denrées alimentaires au Nigéria, les déplacements de population, on ne pouvait pas prédire avec certitude qu’une famine s’en venait… mais les signes étaient là.»

Partis du documentaire, nous sommes arrivés aux enjeux planétaires: nous sommes en train de vivre une révolution dictée par nos données…

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REWRITING PUBLICS

Porteur de projet: Sandra Rodriguez, documentariste, réalisatrice et chercheure doctorante, MIT

Domaine: nouvelles écritures interactives (recherche)

Description : Incubé dans le cadre dʼun Fellowship au Open Documentary Lab du Massachussetts Institute of Technology (MIT), le projet global jumelle des processus de recherche – une analyse de cas de plateformes interactives innovantes – à ceux de la création, en produisant une plateforme-test qui permet de répondre à deux objectifs essentiels:

1) évaluer en temps réel les pratiques de participation du public ;

2) susciter la réflexion quant à la façon dont les oeuvres interactives peuvent contribuer à changer la perception de notre environnement, notre rôle au sein dʼune collectivité ou simplement notre connexion à autrui.

But: Évaluer la réelle participation de l’usager d’une oeuvre dite interactive

Livrable: trois ateliers de rencontre de partage des apprentissages en cours

Montant: 20 000$

Apprentissage(s) recherché(s): Comment évaluer la valeur et l’intérêt d’une interaction avec une oeuvre du point de vue de l’usager (y a-t-il une réelle interaction et quelle est-elle?)

Sandra a rédigé trois articles pour transmettre ses réflexions de recherche :

Évaluer l’impact des oeuvres interactives : une question de métrique

Oeuvres interactives : repenser l’impact, repenser le public

Programmer l’impact des oeuvres interactives : l’humain trop prévisible?

 

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